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Né en 1934 à Paris. Passionné de cinéma il se souvient des projections de son enfance où les films en noir et blanc étaient colorisés artificiellement par des filtres placés devant l’objectif. L’opérateur utilisait un filtre jaune pour les scènes de jour et un filtre bleu pour les scènes de nuit.

Il entre à l’école des arts décoratifs puis occupe divers emplois comme dessinateur dans une fabrique de bronzes d’ameublements puis il découvre la technique de la photo dans une maison d’édition où il prend alors conscience du pouvoir de communication des images.
A l’époque c’est l’apothéose de la peinture abstraite, Monory qui avait une passion pour la représentation ne pouvait être abstrait.

En 1955 il expose à la galerie Kléber à Paris et présente des œuvres qu’il qualifiera lui même « d’angoissantes, horribles et affreusement impossibles ». A cette période apparaissent les premières images du Pop-Art américain et Monory comprend qu’il peut peindre comme il le pressent. Il détruit toutes ses anciennes toiles et se met à peindre ce qu’il aime : sa femme, son fils, son chat et un révolver que lui avait donné un oncle quand il était adolescent. Il travaille d’après photo, avec le cadrage, l’esprit de la photo et sa monochromie, d’abord dans des camaïeux de violet puis de bleu.

Le bleu est la couleur la plus juste correspondant à mon propos disait-il : « en peignant des images apparemment réalistes et en les faisant bleues j’indique la réalité et la non réalité ». L’apparence lui sert de prétexte, propos inverse des hyperréalistes auxquels on l’a parfois rattaché. Comme eux mais avant eux, avec la même technique Monory utilise des photos personnelles ou tirées de magasines, de films ou de la TV, il les travaillent par rétroprojection sur sa toile sans rechercher la perfection maniaque.

Mon but est de raconter ma vie en peinture dit-il, chaque tableau équivalant à une séquence instantanée.

Dans la simplicité apparente et ambiguë de l’image, cadrage et pose de photo souvenir, Monory trace son histoire.

En 68 Monory peint la série « Meurtre » pour exorciser le malaise qu’il éprouve après son divorce. Toujours passionné par le cinéma il réalise son premier film en 16mm « Ex » en monochrome bleu.

Il découvre les Etats Unis où il fera plusieurs séjours. Un nouveau climat de violence sera désormais présent de manière plus ou moins sous-jacente dans ses œuvres futures.


1971 expo à l’ARC de la série Velvet Jungle. Les tableaux de cette époque on valeur de reportage plus serein, toujours autobiographiques. Suivent les séries « Situation », « Mesures » et celle plus photographique de « New York » où surgit du bleu une toile monochrome jaune. Parce que ce jour là, dit-il « j’ai vu Central Park tout jaune »

De 74 à 76 il travaille sur la série « Opéra Glacé » qui est exposée de façon très théâtrale à la galerie Maeght en 76. Ces toiles illustrent les rapports de similitude entre la vie « théâtrale » en situation avec la mort et l’opéra. Sur chaque tableau, un fragment d’image de l’Opéra de Paris est inclus dans une scène de vie ou de suicide, de meurtre et toujours coule un sang bleu. La encore la peinture a une vertu thérapeutique avec un élément nouveau : l’humour.


Tout au long de son travail Monory sent que la « protection du bleu » est un risque dont il doit sortir. Le bleu agit comme un écran entre le spectateur et le sujet de chaque toile. « Le bleu est un bon truc disait Monory, je pouvais à la fois montrer des choses très dures et m’en protéger ». Par son monochromatisme, Monory tourne le dos à la tradition et par son refus radical du réalisme illusionniste il contribue à éliminer la légende du « créateur et de la création », quoi de moins réaliste en effet que ces tableaux qui viennent cependant tout droit de la photo.

Avec, en 77, la série « Technicolor » dont les scènes font référence à Hollywood, Monory ressent le besoin d’une trichromie - ou plutôt de trois monochromies rapprochées où le rouge et le jaune enserrent le bleu donnant un sentiment artificiel correspondant très bien au sujet, il dit « tout et faux, je peint le faux ».

Croyant qu’il ne pourrait plus peindre en 78 il intitule deux toiles « les Dernières » mais il se ravise et rectifie les titres en « Fausse sortie ». Dans la première il raconte sa vie de voyeur, photographe et peintre, c’est un tableau contradictoire au concept d’absolu mais dans le second il peint les éléments naturels, la mer et le ciel, vide sans repère temporel et qui annoncent sa future série « Ciel ». Série qui a un côté mystique, qui cherche comment représenter l’extase par des images du cosmos : des galaxies, des nébuleuses, des constellations, en tentant de quitter le fini pour l’infini. Monory le fit en 39 toiles de 1978 à 80. La dernière monumentale de 8m sur 6m, est la carte complète de la voûte céleste d’après la reconstitution faite par ordinateur : 5766 étoiles avec leurs noms en latin et en arabe. Postface de cette épopée sidérale : « j’espérait l’extase, je n’ai eu qu’un supplément de détachement ». De ce travail Monory ressort comme purifié, il retourne à la réalité du quotidien. « J’ai fini par avoir un peu froid et puis on ne s’évade pas de l’espèce ! » dit-il en riant.

Le travail qualifié de sociologique par Monory lui même se poursuit par la longue série intitulée « Toxique », proche par les sujets de « Technicolor », Toxique aborde le quotidien dérisoire de la folie ordinaire en 32 toiles à la trichromie acide. Le propos une fois de plus frise la provocation. Il ne s’agit toujours pas de peintre des idées abstraites plus difficiles à atteindre que les étoiles, mais s’agit de faire passer par la peinture tout ce qui est humain et de réveiller les consciences assoupies. La série aurait pu s’appeler « pétards, farces et attrapes », il y a d’ailleurs songé, car il ne faut prendre au sérieux ni la vie, ni soi-même, même s’il est vrai qu’il n’y a que ça à peindre.

On pourrait dire que les « Toxique » constituent une puissante construction symbolique dans la mesure où le symbolique est un acte d’échange qui met fin au réel et de ce fait un passage entre le réel et l’imaginaire. Les Toxiques ne sont rien d’autre qu’une formidable machine à déconnecter nos systèmes de lecture du monde. C’est à dire là où l’imaginaire et le réel n’on jamais cessés d’être une seule et même substance.

Jacques Monory est typiquement un peintre de notre temps dans la mesure où pour lui l’image est l’Essentiel, et la « peinture » le simple moyen pratique d’expression qu’il a choisi parmi d’autres. Peintre il ne voit pas dans le tableau un résumé du monde qui se suffirait à lui même. Il ne se veut pas un disciple de Cézanne pour qui l’essentiel passait « dans » la peinture. Monory ne représente pas « la Peinture » car pour lui l’important est hors champ. Il projette grâce à ses images quelque chose de subversif dans le cerveau du spectateur qui est renvoyé a un « ailleurs » non à ce qui se passe sur la toile.

(Synthèse d’articles parus dans la revue Eighty n°2 par C. Flohic & J.L. Chalumeau - 30-01-84)

Site officiel de Jacques Monory